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La vie imaginaire de mes ancêtres anonymes

Épisode 3 : T’as de beaux lorgnons, tu sais !

Après une nuit très agitée par une explosion suivie d’un incendie, le village de Diboing a connu une matinée angoissée : la doyenne, Adélie, avait disparu et on craignait le pire, jusqu’à ce que le cadet du boulanger la localise, fatiguée, désorientée, enfarinée mais bien vivante.

Achille était tout faraud d’être le héros du jour. Les villageois, en cercle, étaient suspendus à ses lèvres, impatients d’apprendre où et comment il avait déniché Adélie, et les raisons de sa disparition. Sous le coup de l’émotion, Achille louchait encore plus fort que d’habitude. Mais ça ne l’empêcha pas d’articuler posément, afin que chacun profite de son récit. Heureux de ce moment de gloire, il s’appliqua encore plus qu’au moment de réciter un poème devant la classe. Il avait trouvé Adélie profondément endormie au milieu des sacs de farine, dans le grenier qui servait de réserve à son père. Elle était très bien installée et ronflait aussi fort qu’un vieux matou asthmatique. La fille d’Adélie arriva en courant, emballa sa mère dans une grande couverture, la frictionnant vigoureusement. Cela eut pour effet de réveiller complètement l’aïeule. Elle fût en mesure de comprendre les questions que sa fille lui criait dans l’oreille gauche, qui fonctionnait un peu moins mal que la droite. Péniblement, elle parvient à expliquer les motifs de son roupillon inopiné dans le stock du boulanger.

Traître réconfort

Dans la nuit, terriblement secouée par l’explosion et l’incendie, elle avait suivi le mouvement quand le maire du village avait convié la population à boire un remontant à l’auberge. Après deux verres de vin rouge avalés goulûment, elle avait ressenti un immense bien-être, toutes ses frayeurs s’étant miraculeusement dissipées. Elle avait quitté l’établissement, bien décidée à retourner se coucher, heureuse de la perspective de la chaleur et du confort de son lit. Sa ferme intention fut toutefois vite contrariée par les effets de l’alcool. Sa ligne droite jusqu’à ses pénates se transforma rapidement en zig-zag hasardeux et une irrépressible somnolence la gagna alors qu’elle n’était même pas à la moitié du chemin. Le soupçon de lucidité qui lui restait lui souffla de faire halte dans le premier endroit abrité venu, le temps de retrouver ses esprits et quelques forces. La petite sieste qu’elle imaginait s’était transformée en longue et profonde fin de nuit, prolongée par une capiteuse grasse matinée.

Le mystère dissipé, chacun rentra chez soi et vaqua à ses occupations. Tous les habitants apprécièrent le retour au calme et au train-train quotidien. L’été arriva tôt cette année-là, avec une chaleur intense. Assommés par le travail de fenaison en plein cagnard, les Diboinnais s’écroulaient chaque soir dans leurs lits, heureux d’être enfin à l’ombre et vaguement au frais.

Optique 1900

Septembre apporta une ambiance moins ouateuse et une extraordinaire nouveauté. Un jeudi en fin de journée, Apolline, l’épouse du garde-barrière, fit sensation dans la rue principale. Elle portait crânement sur l’arête de son nez une splendide paire de lorgnon, un luxe de modernité qu’elle avait pu s’offrir grâce à un récent héritage. Tout juste rentrée de la ville où elle s’était procuré ce précieux accessoire, elle déambulait dans le village, le découvrant avec un regard totalement nouveau, elle qui avait vécu 15 ans dans le brouillard. Tout lui semblait neuf, même ses voisins, ses enfants et son époux. Sa vie venait de changer radicalement.

Dans les jours suivants, le premier binocle de Diboing alimenta toutes les conversations. Les uns trouvaient que cela donnait beaucoup de charme à Apolline et se réjouissaient qu’elle voie plus clair à présent. D’autres estimaient que cette dépense extravagante était parfaitement inutile. Les plus méfiants et superstitieux craignaient que cette invention provienne du diable et attire des misères dans la contrée.

C’est toutefois dans la cour d’école que le pince-nez d’Apolline créa le plus d’effervescence. Du fait de son handicap visuel, elle était assez gaffeuse et confondait facilement vessies et lanternes. Les gamins la surnommaient « Ficelle de luge ». Depuis l’apparition des bésicles, un groupe de joyeux garnements tenait de longs conciliabules durant les récréations. C’était une équipe de galapiats toujours fourrés ensemble et jamais à court d’idées d’activités distrayantes. Désormais, à la récréation, leurs mines étaient graves et les sept copains faisaient de grands gestes fatalistes en s’exclamant : « Cela ne marchera plus ! », « C’est fichu, on ne pourra plus rigoler », « C’était trop drôle, ça ne pouvait pas durer ». Manifestement, l’émergence de la révolution optique les contrariait et les décevait furieusement. Pourquoi donc ? Vous le saurez au printemps 😉

 Marinette Boillat Chatton

Quatre cartons ont échoué chez moi en provenance de ma maison d’enfance. Ils recèlent les photos accumulées par mes parents, mes grands-parents et mes arrière-grands-parents. Me voilà face à des albums pleins d’inconnus d’un autre siècle, qui ont -de près ou de loin- un lien de parenté avec moi. J’ignore tout de ces aïeux, je ne sais rien de leur vie. Mais c’est très amusant d’imaginer leur lointain quotidien.

Réponse à la question du deuxième 2e épisode, publié dans l’édition de septembre 2025 : le « beûtchïn » est une petite pomme sauvage, que l’on trouve notamment dans les pâturages jurassiens. Quand on a retiré le trognon, la mouche et la queue, il ne reste plus rien à manger !

Une savoureuse expression typiquement romande s’est invitée dans ce 3e épisode. Devinerez-vous laquelle ? En connaissez-vous la définition ? Réponses dans le numéro 14.