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Christelle Lässer

des bijoux, mais pas à la chaîne

Une pièce dans la villa familiale au pied du château, un établi, une lampe, une forêt d’outils pour la plupart minuscules, une chaise basse pour travailler à hauteur d’yeux : l’univers de la bijoutière Christelle Lässer est à taille humaine, ses doigts agiles travaillent le métal dont sortiront des pièces uniques et précieuses. Rencontre avec une créatrice humble et passionnée.

© Alexandre Chatton

Des fraises, des barbus à émeriser, un bocfil pour lames de scie très fines, un triboulet, un pied à coulisse, des pinces, des limes, des marteaux, un laminoir, un « doigt de Dieu », un chalumeau, etc.: des évocations de dentiste, d’horloger et de mystère se bousculent dans la tête du rédacteur profane du « Pavé ». Assise à son poste de travail, une sorte de hamac en cuir souple (une peau, dans le jargon) au-dessus des jambes pour récupérer la limaille, Christelle Lässer focalise son regard sur ses mains et son étau tout en expliquant chacun de ses gestes, s’amusant de devoir répéter les choses plusieurs fois pour qu’on comprenne.

Après un an d’études en lettres à l’université, j’ai réalisé qu’il fallait que je bifurque vers quelque chose de manuel. J’ai toujours beaucoup dessiné. Petite, j’étais fascinée par les vitrines des boutiques, surtout celles qui brillaient. A 20 ans, je voulais entrer dans la vie professionnelle et j’ai donc commencé un apprentissage. Quatre ans plus tard, j’avais mon CFC.

Genevoise de naissance, jurassienne d’origine, Christelle Lässer a grandi dans le canton de Vaud. Un mari, deux enfants (deux filles de 11 et 9 ans), une envie de maison, de privilégier la qualité de vie : la famille s’installe à Rue il y a une dizaine d’années. Mais comment concilier les horaires scolaires et une vie professionnelle dans une bijouterie au bord du Léman ?  En se mettant à son compte ici, son employeur lui proposant de sous-traiter pour lui. Tout s’imbrique bien, et le bouche-à-oreille fait le reste. Notamment grâce à Art Forum.

Art Forum m’a permis de me lancer un défi : celui de voir d’abord si on m’acceptait en tant qu’artiste et celui ensuite de créer dans une optique d’exposition, avec ma personnalité propre, de A à Z. Parce que sinon, la majeure partie de mon travail se fait sur commande selon les vœux des clients. Cela dit, dans tout ce que je réalise, je fais toujours en sorte que cela me plaise. D’ailleurs, si ça ne me plaît pas, ça ne convient généralement pas non plus au client, ce qui est plutôt rassurant.
C’est vrai que la clientèle vient surtout vers moi grâce au bouche-à-oreille ou après avoir vu ce que je fais sur les quelques marchés auxquels je participe. Mes présences numériques ont leur utilité, mais elles ne remplacent pas le contact et la vision directe.
Je fonctionne sur rendez-vous, je préfère rencontrer les gens pour pouvoir cerner leurs désirs, qui sont souvent approximatifs à la base. Même s’il arrive que l’idée du client soit déjà arrêtée au départ, comme celle de cet homme qui voulait une boucle d’oreille d’armailli avec une cuillère à double-crème de Gruyère…

Adepte du travail à l’ancienne, Christelle Lässer se passe donc allègrement des techniques modernes comme l’imprimante 3D ou l’ordinateur : ses esquisses sont manuelles, ses maquettes aussi.  Elle aime l’authentique, les marques et les formes du vivant, ainsi que les pierres, de préférence avec un petit « défaut » : l’excès de pureté est souvent suspect…

Elle crée généralement en argent, surtout au prix actuel de l’or, qu’elle réserve à ce qu’elle vend à l’avance. Souriante et même prompte au rire, la bijoutière craint presque d’avoir trop de demandes et de ne plus pouvoir suivre. Il faut dire que, dans la région, l’offre n’est pas pléthorique.

La production en série venue d’Asie rend parfois compliquée la compréhension du prix d’un bijou artisanal. Mais les gens adorent arborer quelque chose d’unique et qui leur correspond. De plus, beaucoup de commerces ne font pas de réparations. Donc même en ces temps difficiles où l’on compte chaque franc, je m’en sors plutôt bien. Mais attention : je fais ce métier parce que je l’aime, parce qu’il nourrit mon esprit, pas pour en vivre, ce qui est une très grande chance !

Ce privilège-là n’a en effet pas de prix. Et même pas besoin, contrairement à ses matières premières, de le ranger au coffre-fort.

Alexandre Chatton

 Infos:
Le site de Christelle Lässer
facebook

Quelques-unes des créations de Christelle Lässer
© Christelle Lässer